Entre-Temps
Entrée libre
« Le noir d’une terre carbonifère, les veines ajourées, strates de roches issues d’un temps profond. Le rouge insolite et la neige salie, approchez-vous encore, qui a dit que le Nord était blanc ?
Nous ne nous souvenons pas du Spitzberg. Ce n’est plus qu’une suite de lettres, que l’on reconnaît, car elle désigne notre rêve, mais qu’on ne saurait plus prononcer. Spitzberg a cessé d’être un nom depuis que les lieux ont disparu, et avec eux, les noms qu’ils portaient. Nous avons encore les cartes et il nous reste des images, mais plus rien ne nous permet de distinguer entre le monde tel qu’il a pu être, et celui qui fut imaginé, inventé, recréé. (...)
Était-ce il y a un siècle ? Un millénaire ? On dit que plus on avance en âge, plus les années passent vite, et peut-être que ce qui est vrai à l’aune d’une vie humaine l’est aussi à celle de toute l’humanité. Quoi qu’il en soit, nous avons perdu le compte. Nous avons été occupés à autre chose, ces derniers temps, qu’à la mesure des années. Survivre est une activité prenante.
On sait seulement que cela a commencé presque imperceptiblement, des terres jadis sèches et bientôt immergées, la côte grignotée peu à peu, et les populations contraintes à la fuite. Les prémices furent étonnamment lentes, et l’on aurait pu croire que tout en resterait là ; une anxiété, en regardant les eaux monter. (...)
Elles n’ont rien d’hospitalier, ces terres noires où persiste un fantôme de neige, mais c’est vers elles d’abord que je veux me tourner, c’est à leur appel qu’il me faut répondre. J’ai entendu et cru ces légendes d’un immense grenier enfoui sous ces montagnes, un trésor de graines laissé là par ceux d’avant, et qui nous permettrait de nourrir des générations entières de nos tribus.
J’ai rêvé des hommes qui ont peuplé ces terres, ceux qu’on ne voit nulle part sur les archives, et j’ai imaginé les créatures qui leur tenaient compagnie, ours, chiens, bêtes marines et mammifères disparus, au poil aussi sombre que ce charbon, aux yeux d’onyx, aux griffes acérées.
Je n’ai pas l’âme à la conquête, ni même à l’aventure. Je veux simplement aller à la rencontre de ce Nord, transmettre à ceux qui suivent un dessin précis de notre monde, et, pour peu que la chance veuille nous sourire, un trésor de semences qui assurera notre subsistance. (...) »
Lucie Taïeb, D'un temps profond.
La pièce sonore de Lucie Taïeb, enregistrement de ce texte lu par l’auteure, a été créée pour l’exposition Entre-temps et sera diffusée pendant toute la durée de l’exposition.