Ramasser
Fermé le 14 juillet et le 15 août.
Entrée libre
Vernissage le samedi 20 juin 2026 de 14 à 19h, en présence des artistes.
Verre de l'amitié à partir de 17h.
Pour l’été 2026, la programmation “Ruralité” du Quai (294M9) donne carte blanche à Aurélie Ferruel et Florentine Guédon. Ces artistes, qui ont toutes les deux grandi dans des fermes, proposent une sélection de pièces anciennes ou récentes : sculptures en bois, œuvres en verre, céramiques ou textiles, reliées par des éléments en torchis fabriqués in situ avec du foin et de la terre glanés dans les environs.
Les productions du duo s’intègrent subtilement aux couleurs et aménagements de l’ancienne gare. Elles éludent sans peine la spécificité du bâtiment et son environnement “white cube” pour laisser place à un récit à la limite du merveilleux, où l’on oscille entre chaos et soin, où non-humain·es et humain·es cohabitent et se mêlent à une terre fondatrice qui nous échappe.
Les artistes ont tendu les plafonds de voiles de forçage blancs semi-transparents et ont marqué l’espace de quelques points lumineux qui l’adoucissent et le rendent plus intimiste. Un même camaïeu de couleurs parcourt cette exposition : terre et brun, ocre, rose-chair, relevé par les quelques touches de rose vif et jaune du projet “Nouaison”. L’hétérogénéité des matériaux est d’une grande cohérence tant visuelle que structurelle. Et pour cause, tout vient du sol : la terre, l’argile, les pigments, le verre - sable fondu puis soufflé, ou de matières végétales issues de la terre : bois, tissu et le foin utilisé pour rembourrer un matelas et produire le torchis.
Le ton énigmatique de l’exposition est donné par une tête de chien en bois sculpté, placée directement à côté de la porte d’entrée. Il semble avoir craché ses tripes, volute de verre rose et noir, mais nous sourit néanmoins…
Dans la première salle, un bas-relief en séquoia met en scène un amas de mains abimées qui grattent la terre pour atteindre des tubercules. Ce motif récurant se retrouve dans tout l’espace. Une large main sculptée soutient le portillon, vestige de la gare qui sépare la pièce en deux. Elle nous tient la porte, nous invite à passer au fond vers deux autres mains également en bois sombre : l’une tient la cimaise à son emplacement, la seconde retient un dessus de lit et un matelas qui s’affaissent vers le sol. Le dessus de lit, peint de pigments aux couleurs douces, montre un corps vieilli mais entouré de mains protectrices. Le matelas montre un corps assis, au dos émacié, dont une main stabilise l’équilibre. Cette main symbolise tous les enjeux de cette salle : fragilité, équilibre, résilience.
En contrepoint les murs sont marqués par des nids d’hirondelles lumineux, réalisées en torchis, et délicatement souillés par des taches de terre, évoquant des déjections d’oiseaux. L’ancienne banque à bagages est, elle, transformée en support pour deux grenouilles en céramique de grand format, émaillées de tonalités beiges, coulures marrons et touches de verts glauques. Dans une posture digne d’un film de Miyasaki, leurs petites mains dessinent l’espace. Grotesques et géniales, ces batraciens, la bouche ouverte ou déformée, sont affublés de formes organiques en verre transparent, d’apparence gélatineuse et inquiétante.
L’impression laissée par cette composition élégante mais marécageuse entre en écho avec une bande son discrète émanant du mur qui court jusque dans le deuxième espace d’exposition. Ses sonorités aquatiques (souffles, bulles, gargouillements, nappes brumeuses) ont été captées dans le Sornin, rivière qui coule sous les fenêtres du Quai (294M9), puis montées sur place. Elles modulent le temps, le suspendent, ou le relancent, et nous guident vers la deuxième salle où l’on découvre une œuvre totale et enveloppante.
Sur trois des murs se déploient une fresque réalisée en “jus de terre”, mélange de terre locale et d’eau dont l’artiste maitrise la texture. Elle représente des grenouilles phagocytées par des sangsues, rappelant les formes en verre “pluggées” sur les grenouilles du premier espace. Ces sangsues prolifèrent en des formes allant du boyau au phallus. On a peine à décider si elles mangent les grenouilles, se battent ou s’accouplent avec elles – car leurs extrémités évoquent des vagins les aspirant. Ces ambiguïtés tirent la scène vers une lecture quasi-paillarde et l’image, dessinée avec une perspective déformée, la rend plus étrange et accentue encore ce sentiment de confusion.
En réponse au travail sur les murs, l’espace central est occupé par une sculpture en séquoia : un gisant légèrement incliné, corps étendu, blond et veiné, portant un épi de seigle butiné par des abeilles, les yeux pollinisés d’un jaune vif et poudreux. Au-dessus se penche une branche en torchis dont les fleurs, en verre soufflé jaune, rose et noir, sont en pleine nouaison ; ses racines apparentes serpentent vers les murs.
Ici tout parle de renaissance : la continuité entre le dessin des racines vers celui des boyaux-sangsues, l’éclatement des bourgeons en fin d'hiver, l’ancêtre se relevant de son sommeil.
Toutes les œuvres présentes paraissent habitées par leurs matériaux, qui leurs confèrent une présence animiste. La terre et sa fécondité jouissive animent chacune des productions, dans l’idée comme dans la matière même. L’exposition est empreinte du style typique d’Aurélie et Florentine, aux accents souvent médiévaux : bas-relief, blason, bestiaire, bouclier, gisant… avec leurs outils et leurs formes elles parlent sans relâche d’un monde encore et toujours féodal, qu’elles envisagent sous une nouvelle condition - où l’on est fidèle au fief - à la terre - non comme possession mais comme relation contemporaine de consubstantialité.
Julie Morel
Portfolio de Aurélie Ferruel et Florentine Guédon
"Fini d’être éparpillées.
Nous nous tenons réuni.es grâce à la terre qui dessine nos contours, nous colle et nous embrasse en une masse serrée. Nous nous mottons les un.es aux autres.
Les mains des ancêtres ont trop creusé pour atteindre les tubercules. Aujourd’hui sculptées par leurs gestes répétés, elles s’agrippent au mur pour épier les grenouilles qui se font aspirer le corps par des sangsues diaphanes.
Les corps vieillis à la peau fondue sur leurs épaules ne peuvent plus marcher correctement. Iels restent assis.es auprès d’un corps étendu, aux yeux élargis par des graines de blé.
On tend l’oreille pour écouter leurs murmures.
À leurs pieds, on peut observer la nouaison d’un pommier. Elle brille, est-ce la rosée ou la gelée ?
Et au fond de tout ça, un chien vide ses tripes."